Le Cheval
Il avait dix-neuf ans, il s'appelait Klaus, et il a été en poste au bout de sa rue pendant quatre mois, à l'automne 1943. Elle en avait cinq.
La rue se trouvait à Fresnay-sur-Sarthe. Chaque bourg de cette région avait, cette année-là, un Allemand au bout de l'une de ses rues. Et chaque petite fille de cinq ans qui habitait l'une de ces rues porte une histoire qu'elle n'a racontée à personne. Voici la sienne.
Klaus venait d'un village près de Stuttgart. Avant la guerre, il avait été apprenti chez un menuisier. Il avait des mains de menuisier — larges, soigneuses, marquées sur le dos de la main gauche par une petite cicatrice blanche, là où un ciseau à bois lui avait glissé quand il avait douze ans. Elle se souvient de la cicatrice parce qu'elle était à la bonne hauteur pour la voir. Lorsque les grandes personnes se penchaient pour lui parler, elle regardait leurs mains.
Il se penchait pour lui parler presque tous les après-midis. Sa mère l'envoyait à la boulangerie à quatre heures. La boulangerie était au bout de la rue. Klaus aussi. C'est ainsi qu'il a appris son prénom et qu'elle a appris le sien. Il prononçait son prénom avec le r au fond de la gorge, et cela la faisait rire aux larmes. Elle n'avait jamais entendu son prénom dit ainsi. Elle en riait comme de rien d'autre.
Un après-midi de novembre, il lui a donné un petit cheval de bois. Il l'avait taillé lui-même, dans les longues soirées, dans un morceau de pin. Il avait la taille de sa paume. La crinière était griffée à la pointe d'un couteau, une des oreilles était un peu plus grande que l'autre, et les pattes étaient épaisses parce que des pattes fines auraient cassé. Il l'a posé dans sa main, lui a refermé les doigts dessus, et lui a dit quelque chose en allemand qu'elle n'a pas compris. Puis il s'est redressé et il l'a saluée, gravement, comme on salue un officier. Elle est rentrée chez elle en serrant le cheval contre sa poitrine.
Sa mère l'a vu. Elle n'a rien dit.
C'est cette partie de l'histoire qu'elle se repasse depuis quatre-vingts ans. Sa mère n'était pas une femme tendre. Elle avait perdu un frère à Sedan en 1940, et un cousin parti travailler dans une usine en Allemagne. Elle portait pour les Allemands une haine particulière qu'elle gardait sur le visage comme d'autres femmes gardaient un chapelet. Et sa mère a vu le cheval de bois dans la main de sa fille. Elle l'a regardé un long moment. Elle n'a rien dit. Elle l'a laissée le garder. Klaus est parti à l'est au printemps. Elle ne sait pas ce qu'il est devenu. Elle a cherché, comme on peut chercher aujourd'hui, sur l'ordinateur que son petit-fils lui a installé. Mais Klaus est un prénom courant, Stuttgart est une grande ville, et 1944 fut une année où beaucoup de garçons allemands de dix-neuf ans ne sont pas rentrés chez eux. Elle ne l'a pas trouvé. Elle ne s'attend pas à le trouver.
Après la guerre, elle a rangé le cheval dans un tiroir. Elle comprenait, comme les enfants comprennent les choses sans qu'on les leur dise, que ce n'était pas un cheval qu'elle pouvait montrer aux autres enfants à l'école. Elle l'a laissé dans le tiroir pendant quarante ans. À la mort de sa mère, en 1983, elle est rentrée vider la maison de Fresnay. Elle a retrouvé le tiroir. Le cheval était dedans, dans la position exacte où elle l'avait laissé. Sa mère avait su, pendant tout ce temps, où il se trouvait.
Elle pense aujourd'hui que sa mère l'avait aimé, lui aussi. Elle pense que sa mère, qui avait perdu un frère et un cousin et la meilleure part de sa propre jeunesse à cause des Allemands, avait quand même vu un garçon de dix-neuf ans se pencher dans la rue pour faire rire une enfant, et n'avait pas pu se résoudre à lui ôter le cheval. De tout ce que sa mère lui a dit de la guerre, c'est ce qui ressemble le plus à quelque chose de vrai.
Le cheval est aujourd'hui sur une étagère, au-dessus de son bureau. Son arrière-petite-fille, qui a quatre ans, l'a pris dans sa main la dernière fois qu'elle est venue. Elle a demandé d'où il venait. Elle a répondu : un ami. L'enfant a accepté la réponse, a remis le cheval sur l'étagère, et est partie chercher un biscuit.
Elle a quatre-vingt-six ans. Il n'y a plus personne qui pourrait lui en vouloir, pour le cheval. Il n'y a plus personne, nulle part au monde, qui se souvienne de Klaus, sauf elle. Quand elle mourra, il s'éteindra comme s'éteint une bougie — pas lentement, pas par étapes, mais d'un seul coup, dans la petite pièce sombre d'une seule mémoire.
C'est pour cela qu'elle raconte l'histoire maintenant. Pas parce qu'elle a décidé de ce qu'elle veut dire. Elle n'a pas décidé. Elle la raconte parce qu'elle est le dernier endroit au monde où il existe encore.
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